L'année de quand je suis devenu "apprenti ouvrier en jouets"...1b/4

Publié le par aben

Les mains d'or suite
Résumé du chapitre précédent : passé son certificat d'études primaires, le jeune André, alias aben sur ses jours murs, entre en apprentissage dans l'atelier de ses parents, fabricants de jouets en tissus bourré.

Dès le premier mois j'ai su monter des chiens, des chats et des lapins sur des chariots en fil de fer munis de roulettes en bois. La boutique était réputée pour ses jouets en tissus bourrés qu'on disait « à traîner ». En raison, justement, de ces roulettes dont j'avais mission de les équiper. La moyenne horaire du monsieur âgé que j'allais remplacer était de quarante chariots à l'heure, je m'étais fixé d'arriver à en monter un à la minute ! 

Qui vient de crier « A bas les rendements? » 

Je venais de lire « Treize à la douzaine », l'excellent ouvrage de la famille Gilbreth, couple d'ingénieurs industriels américains, pionniers de l'étude du rendement, parents d'une fratrie d'une douzaine de rouquins et rouquines qui apportent à l'histoire écrite toute la fraîcheur que le septième art a tout simplement ridiculisée en caricaturant les personnages jusqu'au "caca-bouillasse" défouloir qui n'existe aucunement dans le livre. Pour qui n'aurait vu que le film, sachez qu'il ne s'agit que d'une mascarade, qui ferait se retourner dans leurs tombes la famille toute entière, pour autant qu'elle puisse imaginer que c'est d'elle qu'on se moque sur l'écran. Pas sûr qu'elle puisse se reconnaître.

Ce couple m'a tout simplement appris à développer ma gestuelle du travail manuel. 

Je rêvais de devenir coureur cycliste, Marcel Bidot allait m'apprendre à calculer mes efforts pour parcourir les distances en un minimum de temps et à arriver en haut des côtes, qu'elles soient ou non longues ou pentues, sans y dépenser trop d'énergie.

Je m'entraînais avec mon vélo de certif sur les routes pendant mon temps libre, je m'entraînais pareillement à améliorer ma gestuelle au travail. Merci Gilbreth, merci Bidot ! 
Avant la fin de mes trois premiers mois, j'arrivais à monter mes soixante animaux sur leurs quatre roues, en me fatigant moins. 
Le couple Gilbreth m'avait expliqué : Dans le processus, c'est l'oeil qui commence le travail. Il frôle les manches de l'outil avant que la main s'en empare. Il arrive à la roulette en bois teintée de fuschine que la main va saisir avant même que les doigts se referment sur l'outil.  Pareil pour le poinçon qui va percer le bas de la patte du chien, pareil pour le bout du chariot qui passera par le trou et pour le trou lui-même... Toujours l'oeil devance le geste. Les doigts, la main, le bras, le buste même, gardent en mémoire l'emplacement des objets et s'en emparent sans attendre que le cerveau les sollicite. Ca s'appelle le geste réflex, comme celui du pianiste ou de la dactylo.
Ca demande de l'attention au début. Après, c'est fou ce que ça économise comme temps et comme énergie. Plus simple et tout autant indispensable : l'emplacement des pièces à mettre en oeuvre. Fonction de l'ordre dans lequel on devra s'en saisir et de la distance que le geste aura à faire.  

 

Bon, je ne dis pas que j'étais là-dessus du matin au soir, mais obtenir plus en dépensant moins, je n'ai jamais trouvé ça tout à fait idiot.
Dans ces trois premiers mois, le monsieur qui partait m'a aussi appris à équiper les ours cul-de-jatte et manchots de leurs bras et de leurs jambes, les sourds de leurs oreilles, les aveugles de leurs yeux. J'ai appris à faire les noeuds de ruban aux cous des animaux : trois cents faveurs nouées bouclées à l'heure. 

Avec l'habitude, la fatigue n'était plus que celle d'un vingt kilomètres heure sur un vélo, ce qui est une allure de sénateur qu'un coureur supporterait plus de douze heures d'affilées s'il avait à le faire. Et encore, si je parle de douze heures, c'est qu'un vélo de course n'a pas de dynamo d'éclairage. Trop fragiles sur leurs flancs, les boyaux ne supporteraient pas d'entraîner la mécanique. 

L'ambiance de la boutique, après la guerre - j'y suis entré en 1948 - était redevenue comme avant. Comme celle que j'ai décrite dans mes notes de Noël dernier. Qui racontent l'atelier de mon père à ses débuts, dans les années vingt. 

 

Quelques ouvrières mariées étaient encore là, comme le levain du boulanger qui fait lever la pâte du lendemain, la plupart s'étaient arrêtées au premier enfant. Quelques jeunes du certificat des années d'après l'occupation et la disette étaient entrées, dont deux de la même année que moi.  

 

Dans un village d'un millier d'habitants, tout le monde connaît tout le monde. Tous les enfants sortent des mêmes écoles : maternelle pour tous, puis écoles des filles et écoles des garçons.
                                                                          à suivre....

 

 

Publié dans Témoignage

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Joël 08/02/2007 15:11

Bonjour André,
bien reçu le canard :) merci encore !
Il fait gris ici aujourd'hui et il pleut depuis quelques minutes :(
Bises à Michelle et bonne journée à vous deux.
Amitiés de nous trois.
Joël.

marie.l 08/02/2007 09:49

toujours autant attentive à la lecture de tes lignes, et je me pose la question : as-tu l'intention d'éditer ce texte également ?

dana 08/02/2007 03:29

Moi aussi j'ai travaillé dans une fabrique de jouets ...en bois!
bonne journée

pauline 08/02/2007 00:58

Faire du vélo ou des nounours , c'pas la même chose mais quel heureux appentissage tout doux .Que de beaux souvenirs, toujours aussi agréable à lire ... Merci et bonne semaine

kheyliana 07/02/2007 15:01

encore !!! la suite !!!! merci DD de partager tes souvenirs avec nous !!