Notre maison en Champagne

Publié le par aben

Dans le jardin de la voisine
La maison dans laquelle on habite en Champagne n'est pas celle dans laquelle je suis né, mais celle du jardin de la voisine.
Mon Papa, avant même de rencontrer ma Maman, avait fait construire un petit pavillon, juste en face de chez les voisins, bien des années avant mon arrivée.
Ici, où l'on habite aujourd'hui, c'était le jardin de deux retraités agés, à qui j'allais chaque année, enfant, souhaiter la bonne année.
Lui était long et maigre, marchait à pas comptés et commençait à rêver...
J'avais droit aux petits fours faits maison, à la goutte de crême de cassis (juste une goutte, je n'étais pas un homme...) et à son récit de l'histoire du passé de son bien, sa terre et sa maison :
- Tu vois le four à pain dans le coin de la cheminée, c'était pour les petites cuissons. Le grand four s'ouvre sur l'extérieur, dans la cour, près des cabanes à lapins. Ici, c'était une ferme. A la place du jardin, c'était la grange. Et tout juste à côté mais pas tout contre, une bergerie... Et puis le feu s'y est mis. Ils n'ont sauvé que la maison. Qu'on habite depuis la retraite. Avant,j'étais agent de ville à Troyes. Sergent cycliste. Avec une grande cape bleue qui pesait lourd par jour de pluie. Nini faisait des ménages... On habitait dans la vieille ville, en face de la prison. Un petit trois pièces qui descendait sur le trottoir par trois marches. Il arrivait que le soir, des passants ne voient pas la dernière. Quand on entendait, on sortait les aider à se relever. Ca arrivait mais pas souvent. De not'temps, juste une fois une femme était tombée. Elle avait un cabas avec des pommes de terre dedans, qui avaient roulées dans le caniveau... Le plus souvent, on  n'entendait que le juron de quelqu'un qui buttait sans tomber...
Ca n'en finissait pas. 
Quand il racontait, on voyait ses yeux regarder en dedans. Enfant, je me disais qu'il devait me voir tout flou. Aujourd'hui, je me demande même s'il me voyait....
- Reverses donc plutôt une goutte, vieux nivier ! Tu penses comme ça l'intéresse le gamin tes vieilleries...

(Ben si, tu vois Nini que j'écoutais : je m'en rappelle encore aujourd'hui. On n'imagine pas ce qu'on peut mettre dans la tête d'un gamin, qu'il garde sa vie durant. Des fois, faut juste qu'il retrouve où ça peut bien s'être niché...)


Nini, c'était sa femme. Aussi remuante que lui était statique. Qui sautait d'une idée à une autre sans souvent les finir. Comme elle passait d'un trottoir à l'autre sans toujours aller jusqu'à la grille. Des fois, elle apportait des pissenlits pour les lapins, des fois c'était pour demander un conseil, de cuisine ou de couture, et des fois juste pour causer.
- "V'la la Nini" disait mon père, la voyant arriver.
-"Elle est repartie" lui répondait ma mère qui voyait ses talons.

Quand elle s'est trouvée seule, Nini, son compagnon aux bras de cep de vigne replantés dans la terre du cimetière,  peut-être que je lui ai laissé comprendre que sa maison, je l'aimais bien. Et que quand elle n'en aurait plus besoin, ça me ferait plaisir qu'elle soit la mienne. Peut-être qu'elle l'a même compris sans que je le fasse exprès...

C'était une maison tout en douceur de vivre. Une de paysans dix-huitième, avec une roue à gorge pour monter les récoltes au grenier, une ossature de chêne pour résister au temps, du torchis sur palessons pour isoler du froid de l'hiver comme du chaud de l'éte, qui transformait le bruit des casseroles de cuivre de la cuisine en chuchotis d'instruments musicaux et la criaillerie des enfants en gazouillis conviviaux.
Elle n'était plus toute jeune, Nini. Et moi rentré de l'armée, bientôt bon à marier...
- Je te la garderai, je la vendrai à personne d'autre...
Le moment venu, (le moment que Nini a voulu), le marché s'est conclu !
Elle avait choisi celui où elle se savait quasi partante pour retrouver l'Isidore, histoire de voir comment il s'était débrouillé pour préparer son arrivée à elle de l'autre côté du miroir.  
Je venais de me marier, avec la nièce de l'institutrice de maternelle, ma voisine... (just maried ?) Le moment nous était, tout autant qu'à Nini, tout à fait bien choisi.
De son côté, il lui était revenu une grande fille. Agée et un  peu ratatinée. Un peu perdue aussi. Qui venait de perdre son mari. 
Ce qui lui faisait beaucoup de pertes à la fois, sans compter celle des revenus de la retraite de son feu dont elle avait été bien obligé de faire aussi son deuil. Veuve de retraité désargenté qui n'avait pas mis ses oeufs dans le bon panier, elle était revenue puiser ses ressources aux sources de naissance. S'était réfugiée chez Nini pour finir une vie qui s'étiolait comme une rose d'automne qui se fane sur l'arbustre, momifiée, sans vouloir se résoudre à se détacher...

- Je te demande qu'une chose : tu la loges le reste de sa vie...
Fifille n'était plus jeune, on n'était pas pressés, j'ai topé !

Et on a attendu. C'était pas un viager, juste une promesse, qu'on respectait mieux, autrefois, que certains des actes que l'on signe aujourd'hui.
Tous les ans, au matin du 1er janvier on allait,
ma femme et moi, lui souhaiter la bonne année. Le paquet de petits gâteaux tout neuf nous attendait, à côté de la bouteille de Martini qui ne paraissait servir que pour ce jour-là :
- Ouvre là donc Dédé. Le bouchon est tout collé, je n'y arriverai pas... Et sers nous donc tant que tu la tiens.   

Jeannette qu'on l'appelait. C'était son vrai prénom. Tout le portrait du père. Sauf que du passé, elle n'en avait pas beaucoup à dire. Et guère d'idées de l'avenir. On parlait du présent, du temps, du jardin, qu'elle faisait faire : avec son eczéma, elle ne pouvait pas toucher la terre. Ni l'eau : elle faisait sa vaisselle avec une lavette emmanchée et faisait laver son linge au lavoir par la Marie sa voisine, qui était justement "laveuse".
Elle était contente qu'on ait acheté sa maison de famille. Heureuse d'y rester vivre : "On sait qu'elle est dans de bonnes mains" qu'elle nous disait tous les premiers jours de l'an.

On a attendu. Sans impatience. Chaque chose arrive avec le temps... Sauf qu'on a eu un bébé qui a commencé par gazouiller, faire des "areu", puis des Papa, Maman et même Dédé, que tous les bébés qui ont la chance d'en connaitre disent en premier. (Si !) Et des vrais mots, qu'il a fini par comprendre, par assembler en phrases.
Il a fallu trouver une solution.
On en a fait bâtir une, en briques d'argile, crépie à la taloche, dans le jardin, se disant qu'on pourait toujours récupérer l'ancienne un jour et s'arranger avec les deux. Se séparer de la nouvelle pour actualiser l'autre...
On verrait bien, le moment venu !

Sauf que quand elle est partie, la Jeannette, on a trouvé des seaux, des baquets et des cuvettes, remplis d'eau, au pied d'une cheminée, dans une chambre inocupée.
Dès la montée d'esccalier du grenier, on a compris... Une goutte d'eau avait dû s'infiltrer sous une tuile plate gelée, avait sucé une baguette de lattis qui s'était allanguie, laissant un peu plus s'affaisser le tuileau, transformé en déversoir...
La latte voisine avait dû "copiner", puis la suivante, et à plusieurs, attaquer un chevron, puis deux, jusqu'à ce que la pente d'un pan entier du toit s'inverse, entre le faîte du toit et le piètement externe de la grosse cheminée, derrière laquelle elle on ne pouvait rien voir.
Increvalbles ces vieilles maisons de fermes champenoises. Sauf à vérifier deux choses : le seuil de chêne à laisser respirer, et le dessous de toiture à protéger de l'eau...
C'est l'occupant qui est censé surveiller. D'autant que Jeannette avait bien eu le temps d'apprendre d'Isidore et Nini comment il fallait faire.
Et notre Jeannette s'en était préocupée. Ajoutant en bas des gamelles pour protéger le parquet, trop gentille pour nous ennuyer avec ces broutilles.

Quand elle est partie retrouver l'Isidore et Nini (
et aussi son mari) on s'est mis en quête d'un artisan spécialisé dans la reconstruction d'ancien. Sur pied, la maison, on ne pouvait plus rien en faire. Pour la réparer il aurait fallu trouver sa soeur, déshabiller l'une pour pouvoir rhabiller l'autre.
Il ne s'en est présenté qu'un, qui a désacouplé les tenons et mortaises de l'ossature, les a marqués au fur et à mesure de signes géométriques au feutre rouge pour pouvoir en réunir assez qui feraient une maison plus petite qu'il allait rendre plus "actuelle".

Peut-être qu'il la proposerait aux vacanciers de notre tout nouveau plan d'eau.
A pas 20 kilomètres de là on remuait la forêt et la terre pour faire un lac qui régulerait les eaux de la Seine. Durant les travaux, on l'appelait "réservoir Seine". Après on lui a donné un autre nom, plus attrayant, "Lac de la Forêt d'Orient".
La Ville de Paris participait au financement, la région et le département y versait leur écot : on leur en avait promis des retombées touristiques importantes.

Je n'ai jamais revu la maison, ni ce qu'il en avait fait.
On s'est habitués à la nôtre, qui trône dans le jardin de Nini depuis maintenant quarante-cinq ans.
 A la place de la sienne, un cerisier nous murit ses fruits. Une idée de notre petit-fils quand il avait quatre ans... Il est en terminale aujourd'hui

Publié dans Témoignage

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Naturella 15/01/2007 15:25

Merci Aben pour ce très beau moment de lecture ! bises

Bobby 12/01/2007 18:56

Bonsoir andré,Si tu en as encore des histoires comme ça, moi je prend, je ne lis pas beaucoup, mais j'adore ces histoires du temps passé, ça me fais rêver et puis c'est tellement bien écrit que l'on se langui de connaitre la suite.Bon c'est quand tu veux.Bon week-end.Amitiés.Bobby

la varlope 12/01/2007 17:37

Je sens que tu aimes beaucoup les métier du bois cela me fait plaisir, tu aimes également la musique country cela me fait doublement plaisir , a visite m’enchante une bonne soirée André Amitiés  André aussi !!

Anna 12/01/2007 17:32

Magnifique récit, tout empreint de nostalgie....
Tu écris vraiment très bien, de façon très colorée et sensible.

francoise 11/01/2007 17:37

Je sens que tu aimes beaucoup les métier du bois cela me fait plaisir, tu aimes également la musique country cela me fait doublement plaisir , a visite m’enchante une bonne soirée André Amitiés  André aussi !!