C'est moi

 

 

Texte Libre

 

Mercredi 20 décembre 2006

 

Vivre plus âgés qu’autrefois nous offre de laisser des souvenirs plus anciens.  

Sans regret du temps passé, ni procès de celui d’à présent  

Le personnel et son patron  

A une autre table, deux femmes plus âgées placent les oreilles et les yeux de boutons de bottines, en une seule aiguillée. Elles brodent également les truffes, gueules et griffes en coton noir, sauf pour les chats qui seront brodés de rose. 

Ce sont elles qui confèrent à l’ours son expression finale : étonné, sympathique, souriant ou agressif, la position des oreilles et le dessin de la bouche définiront son caractère ou son humeur. 

Plus loin, un homme, en tablier de tonnelier, un cuir à la main droite, fixe les bras et les jambes.  

Equipés de deux pinces, l’une coupante et l’autre ronde, il boucle du fil d’acier dans lequel il enfile un bouton et qui traverse le bras, le corps, puis l’autre bras, avant de positionner le deuxième bouton et de faire la deuxième boucle…  

Assis à un établi, un autre adapte les chariots sur les jouets roulants. Un trou dans chaque patte pour passer le croisillon métallique, un tube pour maintenir la patte écartée de la roue, puis un cabochon Daudé qu’il écrase sous une presse à main Gobin. Les roulettes sont en bois tourné découpé en rondelles. Teintées de rouge à la fushine, elles ont été cirées au tonneau dans lequel, mêlées à de la paraffine, elles ont été inlassablement brassées.  

Au fond de l’atelier, le patron trace, matelasse et découpe les tissus sur une scie à ruban qu’il actionne avec son pied : l’électricité n’est pas encore installée, la guerre vient tout juste de se terminer.  

Protégé par un tablier bleu à grande poche qui contient ses ciseaux, crayons et craies tailleur, coiffé d’une casquette qu’il ne quitte jamais, une écharpe « cache-col » coincée sous la vareuse, il suit son trait en fixant la lame tout en surveillant sa boutique par-dessus ses lunettes à demi verres, sans un mot inutile, exhortant seulement les plus lentes et calmant les  plus volubiles.  

On parle beaucoup dans l’atelier. Ou plutôt on « bavarde ». Les potins du village, la cuisine, le ménage, les poules et les lapins, alimentent les conversations.  

Le patron surveille le niveau sonore, il sait que quand tout est trop calme, son monde rêve et produit moins. Lorsque le niveau monte, la passion exprimée avec véhémence fait aussi baisser le rendement.  

Le sujet des conversations lui-même est important. La maladie, la mort, la tristesse découragent, alors que la fête et la joie tonifient.  

Il prétend que la femme qui parle travaille autant, alors que la cadence de l’homme en souffre. Moins intuitif ou spontané, il fait des efforts de réflexion qui ralentissent son débit de mots et de produits. 


                  Médaille de bronze du Concours Lépine, accordée à Emile Thiennot en 1920 pour ses "jouets en tissus bourrés.

par aben publié dans : Témoignage
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