C'est moi

 

 

Texte Libre

 

Mercredi 9 mars 2005

A mon frère et à moi, on avait laissé tout le siège arrière de la C4. Moins la place nécessaire à entasser les piles de linge. C'est large un siège arrière de C4 quand on n'a que cinq ans et quatre mois et qu'on n'a qu'un frère de sept ans dans deux mois. Mais avec le linge qui nous calait de près, on était quand même encadrés serrés. "Vous ne risquez pas de tomber" avait plaisanté ma mère pour dédramatiser l'abandon de notre chez nous.

J'étais à droite du siège, mon frère à gauche, caché derrière les tas. On ne pouvait pas se disputer : on ne se voyait pas. Lui pouvait regarder par la vitre de sa portière. Moi aussi, mais moins, à cause de mes cinq ans et quatre mois. Le père avait fermé les portes de la maison avec la clé et tourné la manivelle de la C4 qui avait toussé pour se chauffer les pistons et qui s'était mise à ronronner.

Et on était partis. Vers le sud. Par les petites routes pour éviter les mauvaises rencontres. Le premier jour, notre père avait vu sur la carte qu'on était presque arrivés juqu'en bas du département de l'Aube. A toucher le haut du département qu'on visiterait le lendemain et qui avait un nom d'animal qui fait peur:l'Yonne.

La journée avait été belle. On avait eu le temps de bien voir. On était rien qu'une voiture noyée dans un convoi de voitures qui roulaient à la vitesse des promenades-goûter que la commune organisait avant la guerre. C'est notre mère qui avait dit ça à notre père et mon frère avait dit oui. Sauf qu'elles avaient des matelas et du bazar sur le toit comme si la promenade risquait durer plus qu'un demanche. Une fois, on s'est arrétés plus longtemps que les autres fois parce j'avais eu une envie naturelle et qu'après moi, ça avait été mon frère. On s'était fait disputer parcequ'on avait géné des autos-pressées et notre père avait dit à notre mère de nous faire presser aussi...

A suivre

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Mardi 8 mars 2005

Avant que les convois de GI n'aient pu traverser le village pour aller bouter plus loin l'ennemie défait, j'ai vu arriver les deux premiers camions alliés dans un autre tout petit village. Beaucoup plus petit que le nôtre. Encore que la ferme dans laquelle j'étais se situait à l'écart. Dans un hameau nommé le Prieuré. Je n'avais toujours que neuf ans, mes parents m'avaient envoyé chez un oncle cultivateur, celui qui avait trois filles dont celle de mon âge, pour passer mes vacances d'été. Notre village était traversé par une voie ferré, le leur par une minuscule rivière, la Voire. Ils avaient pensé que j'y serais mieux abrité des risques de la guerre. L'oncle écoutait "Ici Londres", la tante guettait par la fenêtre. Nous, les gosses, à l'heure de la sieste obligatoire -on laisse se reposer les chevaux durant les grosses chaleurs- jouiions au papa et à la maman dans l'abri d'un cognassier, bien pâles évocation de Tarzan et de Jane dans les branchages convulsés.

Quand tout à coup, tel l'ami de  Marcel arrivant chez les vieux de Daudet, un half-track et un GMC ont débouché du virage de la route blanche qui vient de Lesmont, ont hésité entre prendre à droite sur Brienne ou à gauche sur Aulnay, se sont arrétés sur le pont de la petite rivière. Les villageois étaient déjà là qui les acclamaient, drapeaux américains et français mélés. Toute la maisonnée s'est précipitée. Ma tante avait crié : "Ils arrivent..." Mon oncle avait laissé tomber son quotidien "La Terre", qu'il avait l'habitude de parcourir en écoutant les infos. Les deux grandes soeurs de ma cousine complice, en âge de curiosité pour ces soldats libérateurs, s'étaient regardées furtivement en passant devant la glace du couloir, sans s'arrêter à perdre un temps qui pouvait être précieux. On est arrivés avant eux : notre cognassier était à mi chemin de la ferme et du pont. Mon oncle a pris sa fille a bout de bras, l'a tendu aux soldats comme un porte bonheur, d'autres leur ont offert des oeufs, des fleurs, n'importe quoi et de bon coeur.

Ils ont remercié, distribué des cadeaux de soldats, puis ont interrogé. Ils s'étaient égarés. Les Allemands étaient encore là, ils ont fait comprendre qu'il fallait vite rentrer les drapeaux et repartir aux champs.

Un autre jour, le Prieuré serait libéré...

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Mardi 8 mars 2005

Dans la C4, les parents avaient chargé tout ce qu'ils pensaient que l'on aurait le plus besoin. Du linge, des couvertures, des vêtements, à manger et à boire... et on est partie. Il faisait beau. Et déjà chaud.

Avec la C4, on était jamais encore allés bien loin. Dans la famille, chez des oncles mariés à des tantes, qui avaient des enfants cousins et des filles cousines. Ils habitaient tous dans des fermes, à pas plus de dix-douze kilomètres de chez nous. Avec des animaux, dans des étables, dans des écuries, des porcheries. Et  des poules qui éclataient de leur poulailler à grands battements d'ailes quand on leur ouvrait la porte le matin. Ils étaient tous "cultivateurs". Quand on allait leur dire bonjour ou qu'ils venaient nous voir, ma mère les remerciait de leurs petits cadeaux. Une douzaine d'oeufs, un morceau de lard, un peu de haricots, ça lui faisait plaisir.

Avec la C4, peut-être qu'on était allés à Troyes, la grande ville voisine, mais je ne m'en souviens pas. Je n'avais jamais que l'expérience et la connaissance d'une vie de cinq ans et quatre mois ce jour là que l'on est partis pour l'exode. Mais je revois bien mes cousines des fermes ! Surtout d'une ferme et d'une cousine de mon âge. On l'appelait Dodotte (et moi Dédé...) et on était blonds tous les deux. Mais je ne sais pas si on était déjà allés aussi loin que Troyes qui est à vingt kilomètres de notre village.

 

à suivre...

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Lundi 7 mars 2005

En 1940, j'ai eu mes cinq ans. Cinq ans et quatre mois en juin. Les Allemands n'en finissaient pas de descendre de plus en plus bas de la carte de France punaisées au mur de la cuisine. Un matin, après les infos et un tour dans le village, mes parents ont décidé d'embarquer dans la C4 préparée depuis quelques jours et de descendre avant l'arrivée des troupes ennemies. On les disait à Langres, à Brienne, à Bar-sur-Aube... Elles avançaient en pillant, en fusillant... On ne savait pas mais on disait.

(là, je n'ai pas beaucoup de temps, mais je continuerai demain...)

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Samedi 5 mars 2005

J'étais tout gosse en 1944. Un peu plus de neuf ans aux grandes vacances. Avec un copain, et des fois tout seul, je montais en haut de la ruelle qui mène à la N60 pour voir passer les Américains. Des convois ininterrompus, qui traversaient le village. Venant de Troyes, allant sur Brienne. Des GMC, des Half-tracks, des tancks, des Jeeps, des Dodges...

On faisait des grands signes avec les bras pour saluer les soldats. Surtout ceux qui roulaient toutes vitres ouvertes. On les "acclamait", tout en guettant le passager d'à côté du conducteur. C'est lui qui nous lançait les cadeaux de remerciements. Du chewin-gum, des tubes et des boites, des rations de soldats, des sachets de poudres.  Souvent, on ne savait pas ce qu'il y avait dans les tubes. Ni dans les sachets : tout était écrit en américain...

Alors on essayait. On pressait le tube pour faire sortir un peu de "crême" et on goûtait On les essayait un peu à tout, les ingrédients douteux. A se laver les dents, se gominer les cheveux, s'en étaler sur la figure. A part la moutarde qu'on reconnaissait à son piquant, je ne me souviens pas de beaucoup d'autres choses que l'on ait reconnues.

Pour ce qui est des rations et des boites de viandes, on les donnait tout fiers aux parents. On gardait le chewing-gum qu'on avait à mâcher en cachette...

J'avais neuf ans fin d'été 1944

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Samedi 5 mars 2005

Peluches à l'ancienne

Qui connaît encore le Monde des Peluches ? Les Pintel et les Fadap, les Nounours et les Blanchet ? Qui se souvient comment on fabriquait les "jouets bourrés" dans nos ateliers aux odeurs de cotonnade et de fibre de bois, de vernis cellulosique et de poêle à bois ? Qui encore a le temps d'écouter les chagrins des enfants ?  Les peluches importées parleraient-elles le langage de nos bébés ?
Ont-elles une âme qui les forcent à aimer ?

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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Ma vie

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